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Lundi 31 août 2009
Il est très tôt lorsque nous nous réveillons. Nous déjeunons, nous nous préparons. Et puis, nous attendons Gregor comme convenu. Il tarde, et nous ne voulons en aucun cas manquer notre expédition du jour… alors, nous quittons l’appartement, en laissant un petit mot sur la table (signé Lauranne et Trézéguet, histoire de le faire rire un peu). Nous poussons la porte…
… et peu de temps après, nous voilà au point de rendez-vous convenu avec la société qui gère notre expédition à Auschwitz. Nous ne sommes pas les seules, mais nous sommes les plus jeunes. Tant pis, on assume, il n’y a pas d’âge pour aimer l’Histoire !
Notre groupe doit se séparer en deux. Nous nous retrouvons dans le petit bus, avec le couple d’Allemands. Dans l’autre bus, des Canadiens, des Américains. Des touristes, surtout, la preuve par la tenue de l’Allemande : jupe et ballerine ! Un peu déplacé pour un endroit pareil, selon nos goûts…Enfin, on va pas recommencer à faire les commères !
Durant le trajet, d’une heure environ, on nous montre un film, résumant l’Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale, l’Histoire de la Pologne et des Polonais à cette époque. On nous montre des atrocités commises, on nous parle de la douleur des habitants de la région. On nous donne des chiffres impressionnants, on nous passe des photos d’archives... le documentaire est extrêmement poignant, et au moment où il lui arrache une larme, Désirée se rend compte que Lauranne s’est endormie…
Déjà quelques jours que la fatigue ne nous quitte plus, déjà quelques jours que nous nous disons « on va se prévoir une journée 100% repos »… Mais Lauranne s’en voudra quand même de s’être endormie aujourd’hui, à ce moment…. Même si la lutte a été âpre et longue…
Les Allemands ont papoté (ou papillonné) pendant toute la durée du film, l’autre couple regardait plutôt le paysage, et même si Lauranne a dormi une partie du trajet, on aurait dit que nous étions les seules intéressées par le film, par le but de cette sortie…
On dirait qu’ils vont à Auschwitz pour pouvoir dire « j’y ai été ».
Mais nous voilà à Auschwitz, à l’entrée du camp de concentration. C’est un peu dur de nous rendre compte tout de suite de l’atmosphère, puisqu’un grand parking a été aménagé. On a une pause d’une dizaine de minutes, une pause pipi, nous filons aux toilettes par précaution. Mais à notre retour, la guide avait déjà rassemblé le groupe, et nous parvenons à le rejoindre in extremis. Drôle de 10 minutes !
On nous fait attendre dans une cour de gravier. D’autres groupes sont là aussi. Chacun attend son guide. Le nôtre sera un quadragénaire de la région, en jeans et veston beige. On nous distribue des espèces de talkie-walkie à oreillettes, genre ceux qu’ont les présentateurs à la télévision, mais en version moins sophistiquée et moins discrète, et le guide nous place en demi-cercle. Il se présente, il vient d’un village non loin du camp. Il nous demande nos nationalités, on croit que c’est par curiosité….Les Canadiens, les Américains et les Anglais répondent. Les Allemands et nous, nous nous taisons. Plus tard, on saura qui avait raison….
Le guide nous emmène à grandes enjambées. Il parle dans son micro, nous l’entendons dans nos oreillettes, pratique. La première pause se fait devant le « Arbeit macht frei », et puis nous longerons une série de longs cabanons, les premiers en bois, d’autres suivront plus tard en pierre. Le guide dit que ces maisons étaient destinées aux employés des camps de travail, car on le sait, les Allemands avaient construits ces baraquements pour les travailleurs, qui venaient travailler en collectivité. D’un ton ironique, le guide polonais continua « … car, non, évidemment, Auschwitz n’était pas un camp d’extermination, mais un camp de travail ! Evidemment…. », et il continue d’un pas rapide, sec, énervé.
Le climat est tendu. On sent pleins de reproches dans la voix du personnage. Et ce n’est que le début de la visite.
L’atmosphère entre ces baraquements est spéciale. Oui, bien sûr, ici ont vécu des milliers de gens, Juifs, tziganes, homosexuels, que des gens impurs, mal vus, ici ont été parqués des gens dans le but de les faire travailler, puis de s’en débarrasser… mais vu comme ça, ce n’est qu’une suite de baraquements. Ce n’est qu’à l’intérieur de ces constructions que le mot « Auschwitz » prendra son vrai sens.
… lorsqu’on nous fera défiler devant des vitrines entières de lunettes, de cheveux, de valises encore étiquetées au nom de ces disparus,…
… lorsque le guide s’arrêtera longuement devant cette vitrine remplie de chaussures d’enfants, de dizaines de milliers de paires de petits chaussons, de petits escarpins, de ballerines en mauvais état, de sabots….
… nous avons la gorge nouée. L’émotion est à son comble. Ces baraquements sont balayés quotidiennement pour les touristes qui en foulent tous les jours le sol. Mais qu’ont vu ces baraquements avant nous ?
Et pour la millième fois en quelques minutes, le guide nous assène son « … Et les Anglais ? Les Américains ? Churchill, Roosevelt ?!?... Tout le monde savait ! Tout le monde ! Personne ne s’est bougé… tout le monde savait, et pourtant, le monde a laissé ces pauvres gens mourir par la folie d’un seul homme ! Les Anglais, les Américains ont soutenu cela !! Roosevelt, Churchill savaient…. Ils n’ont rien fait !... »
Plus tard, il étayera ses propos par des avions, des hélicoptères de reconnaissance qui ont survolé de nombreuses fois le camp, qui ont photographié les baraquements, les cheminées… Qui savaient ! Mais qui n’ont rien fait !
Vous l’aurez compris, on a eu droit à un guide engagé et révolté. Chaque fois qu’il nous martèle de sa diatribe anti-américaine, anti-anglaise, anti-tout, on se félicite de ne pas avoir dit notre nationalité. Qu’ont fait les Suisses ? Certainement que notre guide aurait trouvé de quoi leur reprocher… sans parler du couple d’Allemands, qui n’aurait pas échappé à sa haine des Allemands. Comme si notre génération y pouvait quelque chose…
La visite dure presque deux heures. Et ils ont décidé de garder le « meilleur » pour la fin : les chambres à gaz. Il n’en reste plus beaucoup, et surtout pas grand-chose. Un escalier qui descend sous terre, une sorte de bunker, équipées de pièces que refermaient de lourdes portes…. Notre guide engagé se place au sommet des escaliers, nous fait descendre… et à chaque visiteur qui descend, il répète : « Imaginez-vous, vous faites la même route, le même cheminement que des milliers de Juifs avant vous… Mais eux étaient opprimés, détestés, fatigués, détruits et jamais, non, jamais, ils ne remonteront à l’air libre, tandis que vous…. »
Et de recommencer « Des milliers de Juifs avant vous…. Des hommes, des femmes, des enfants…. Entassés dans des pièces minuscules, pour une douche…. Et le gaz qui s’échappe, et la panique quand on se comprend coincés dans cet odieux piège…. Des milliers de Juifs avant vous… »…
On a envie de lui dire : « C’est bon, on a compris ! »; en tout cas, grâce à sa litanie, nous nous sentons opprimées, chassées, terrorisées, et nous n’entrons que d’un pied dans une des chambres à gaz… par peur de… peut-être que quelqu’un pourrait…. L’air se fait étouffant. On sait que c’est psychologique. On s’invente une odeur de gaz, notre cœur s’emballe… on remonte vite à l’air libre… et l’autre continue « … des milliers de Juifs avant vous, … mais eux n’ont pas pu remonter… eux étaient pris au piège… »
On s’éloigne un instant du groupe. Pour respirer. Pour souffler. Pour dégager ce malaise qui nous étouffe les poumons, qui nous sert le cœur.
Dans le bus, entre les deux camps, puisque celui de Birkenau, voisin, est aussi au programme, personne ne parle. Le guide heureusement est dans un autre véhicule. Il en sait des choses, le bonhomme, mais il était un brin trop engagé pour être un bon guide. On a compris que sa famille avait souffert, certainement, comme beaucoup de familles de la région, perdu des membres de la famille, mais son acharnement sur nous était un peu exagéré…
L’atmosphère à Birkenau est différente, moins oppressante. C’est un champ immense, partagé par une voie de chemins de fer. Cela peut paraitre un peu bizarre de le dire, mais avec le ciel bleu, presque sans nuage, cette herbe verte et le brun des baraquements au second-plan, on se croirait presque devant un tableau du genre « Eté dans la campagne polonaise »… Le premier plan nous rappelle à la dure réalité. Encore des fours crématoires. La cheminée No 4 n’existe plus, la 3 n’est plus qu’un tas de cailloux noircis par le feu que les Allemands ont allumé lorsque, dans leur fuite, ils ont voulu détruire les preuves…
Le quai de gare est le terminus des convois de Juifs hongrois, notamment. Une poignée de Yougoslaves aussi. Parqués ici comme des milliers d’autres. Le guide nous fait traverser cet immense champ à pied, jusqu’aux quelques baraquements qui ont survécu. Il nous fait entrer dans les toilettes, l’odeur a survécu également, du moins partiellement… Et puis, ils nous montrent les dortoirs, dont les lits sont des constructions plus ou moins douteuses, mais l’essentiel était d’y mettre le maximum de gens indésirables, selon les propos de notre guide…
Nous sommes soulagées lorsque la visite se termine. Nous serrons la main du personnage et grimpons dans le bus. Personne ne parle sur le chemin du retour.
A Cracovie, il nous faut nous changer les idées. Nous retournons chez Gregor, prenons les ordinateurs et retournons au centre commercial. Nos langues commencent à se délier. Cette visite était vraiment impressionnante. Nous pensons à cette petite fille, dont le père venait travailler (du côté des survivants), qui a reconnu sa petite voisine, une Juive, de l’autre côté du grillage, de l’autre côté du barbelé…. Et qui jour après jour, lui lançait par-dessus la séparation, un morceau de pain, une ration de ce qu’elle parvenait à trouver, à cacher, à voler… Jusqu’au jour où son amie n’est plus venue…Et pourtant, la petite fille a attendu et est revenue tous les jours… Où est son amie ? Qu’est-elle devenue ?
La petite fille l’a-t-elle su un jour ?
Comme nous avons trainé sur internet, nous faisons nos courses en vitesse. Ce soir, nous sommes de service « cuisine », Gregor doit certainement mourir de faim à l’heure qu’il est ! Nous le trouvons à son appartement, affairé devant son ordinateur. Nous préparons le repas…
… ce qui prendra un peu plus de temps que prévu, mais finalement, nous nous régalons de notre désormais traditionnel gratin de pâtes. Gregor adore. Nous papotons ensuite toute la soirée, parlant musique (folklorique bulgare, parce qu’il nous taquine au sujet de notre séjour à Sofia, que nous lui avons raconté), parlant d’Auschwitz (un petit peu seulement), parlant suite du voyage surtout, car nous repartons après-demain.
Et puis vient l’heure consacrée à Morphée. Nous saluons notre hôte, et nous nous allongeons dans le lit. Le sommeil nous gagne difficilement, les images de la journée s’immiscent sous les paupières lorsque nous fermons les yeux… Elles ne nous quittent pas… ces petites chaussures, ces valises…et la petite fille qui attend…
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